Qu’on l’aime un peu, beaucoup, passionnément ou pas du tout, l’essayiste et romancier espagnol, qui a tiré sa révérence le 4 juin dernier à Marrakech à l’âge de 86 ans, n’a jamais laissé indifférent. Son militantisme, son génie, son ferme engagement, sa personnalité et son œuvre foisonnante et multidimensionnelle en ont étonné plus d’un. C’était aussi un personnage qui a toujours préféré éviter tous les tapages médiatiques et des lumières factices.

Avide de liberté et menacé par la censure, le défunt, qui est issu d’une famille bourgeoise catalane, avait fui le régime franquiste et son pays en 1957 pour s’exiler d’abord à Paris puis aux États-Unis avant de porter son dévolu sur Marrakech où il a réussi, depuis 1996, à tisser des liens solides avec les populations autochtones. Dans la Cité ocre, Juan Goytisolo a consacré tout son temps à défendre le patrimoine culturel, tant sous sa forme orale qu’immatérielle, de la ville et n’a jamais cessé d’attirer l’attention sur les risques pesant sur la légendaire Place de Jamaâ El-Fna dont la fragilité a toujours constitué pour lui un sujet de préoccupation récurrent. Soucieux alors de la sauvegarde de cet inestimable héritage patrimonial, il avait entrepris, dès 1997, une démarche militante qui a abouti à la proclamation en 2001 de ce cœur palpitant de la ville en tant que Patrimoine oral et immatériel de l’humanité par l’Unesco.

La disparition de Juan Goytisolo a plongé non seulement Marrakech, mais tout le Maroc, qui était sa destination de prédilection depuis les années soixante, dans un deuil profond. L’attachement indéfectible que l’écrivain défunt vouait au Royaume et à Marrakech est en effet l’un des points sur lesquels les témoignages de personnalités l’ayant connu ou côtoyé concordent de manière absolue. Ainsi, pour le conseiller culturel auprès de l’ambassade d’Espagne à Rabat, Pablo Sanz Lopez, le défunt a été attiré par «le caractère particulier de Marrakech» et séduit énormément par l’univers de la Place Jamaâ El-Fna, en particulier la «Halqa» à laquelle il avait consacré une place de choix dans son roman «Makbara».

Défenseur acharné de la préservation de cette place mythique, Juan Goytisolo en a énormément imprégné la littérature espagnole à travers sa plume et la soif de liberté a été clairement retranscrite dans son œuvre, a-t-il dit, notant que «la mort de sa mère dans un bombardement de l’armée franquiste l’a marqué fortement et a eu un impact sur son œuvre littéraire». C’est pourquoi, estime Pablo Sanz Lopez, Juan Goytisolo, «même s’il est issu de la bourgeoisie catalane, avait adopté une tendance politique très proche du communisme».

M. Sanz Lopez a fait savoir que le défunt était un grand voyageur, un chroniqueur avec de nombreux articles à son actif sur ses voyages et l’auteur de moult scénarios de documentaires, notamment sur l’Islam sous ses différentes facettes. Et de déclarer que c’est à Tanger qu’il a commencé à apprendre la «darija» en autodidacte et qu’il «a écrit ses premiers romans qui ont renouvelé le discours littéraire en Espagne qui était interdit pendant toute la dictature de Franco».

Dans le même registre, la secrétaire générale de l’Association «Place Jamaâ El Fna, Patrimoine oral de l’humanité», ancienne doyenne de la Faculté des lettres et professeure à l’Université Cadi Ayyad, Ouidad Tebbaâ, a estimé que Juan Goytisolo «n’a pas été seulement l’un des écrivains de son temps, mais il a toujours eu aussi, selon le mot de René Char (poète et résistant français), cette stature d’homme debout, d’homme engagé».

À l’inverse de nombre de «penseurs de métier, ceux qui gardent le silence, ceux qui n’avertissent pas, ne dénoncent pas, ceux qui restent du même côté de la barricade», le défunt «a toujours été de l’autre côté de la barricade. Il a toujours su s’engager, sans détour, dans les moments décisifs, notamment dans la tourmente et les luttes pour l’indépendance du peuple algérien. Il sera aussi de tous les combats pour la reconnaissance et la promotion du patrimoine culturel immatériel où son talent, sa notoriété et son énergie furent mis à contribution pour faire avancer l’opinion publique internationale sur ce pan du patrimoine, longtemps méconnu, s’engageant résolument en faveur de la Place Jamaâ El-Fna qu’il a fréquentée pendant des décennies, arpentant et scrutant ses moindres recoins», souligne-t-elle.

Mme Tebbaâ a fait observer qu’en tant que SG de l’Association, «et surtout sous l’impulsion de Juan Goytisolo, on a travaillé avec une poignée d’amis à la reconnaissance de la Place Jamaâ El-Fna qui fut proclamée chef-d’œuvre du Patrimoine oral et immatériel de l’humanité en 2001». Aux côtés du défunt, tient-elle à préciser, «j’ai eu, pendant des années, le sentiment profond et intime d’entrer en résonance avec une culture qui, certes, nous enracine, mais qui, en même temps, nous fait entrer en résonance avec le multiple, avec la diversité de ces voix à peine audibles aujourd’hui, tant leur son est assourdi, l’expression profonde de tous les peuples à travers le monde, qui communient encore par-delà l’écrit, par le chant, par le geste, par la parole».

Et de conclure : «Comme Juan n’a cessé de le revendiquer, ce patrimoine n’est pas anachronique, le défendre n’est pas céder à la tentation du repli identitaire. Au contraire… Il n’y a pas d’avenir sans mémoire et l’on ne peut concevoir une société lobotomisée, coupée de ce qui fonde son substrat culturel, affectif et mental. Grâce à Juan Goytisolo, on constate un regain d’intérêt pour cette tradition orale et populaire, et surtout une vision plus généreuse de la culture qui dépasse la dichotomie stérile de l’oral et de l’écrit et envisage les deux sphères de la culture dans une interaction agissante».

Évoquant avec émotion les qualités humaines du défunt, l’écrivain et chercheur Hassan Aourid a souligné que Juan Goytisolo était toujours contre la marchandisation du monde, du côté des proscrits, le porte-flambeau des damnés de la terre et le dernier d’une lignée qui avait donné à l’humanité de grands noms, tels Jean-Paul Sartre, Franz Fanon ou Albert Memmi. Son destin s’était scellé aux côtés des proscrits à Paris où il avait élu domicile en fuyant très tôt l’ordre franquiste. En choisissant de s’installer au Maroc, le défunt «savait que le pays gardait encore dans ses tréfonds une part de la mémoire de la péninsule ibérique, voire sa sève. Il savait que ce que la géographie avait unifié, que l’histoire avait parfois désuni, des heurts et des coupures, le travail de mémoire pourrait le ressouder», a-t-il ajouté.

Cet homme modeste et «proche des petites gens savait dire non aux grands. Il refusait les honneurs et savait décliner les fausses consécrations». Sur les dossiers chauds, Juan Goytisolo était toujours présent. C’est ainsi qu’il s’était rendu en Algérie en 1994 pour couvrir la décennie noire pour le compte du célèbre quotidien espagnol «El Pais». Au cours de cette mission, le défunt avait arpenté les quartiers et les régions tenus par les islamistes, avec les risques que l’on imagine, pour faire paraître son livre «L’Algérie dans la tourmente» qui a été traduit en français. Il était également «aux premières loges de la guerre de Bosnie avant que la conscience mondiale s’émeuve.

En 2003, face au va-t-en-guerre pour l’Irak, il avait sorti sa plume pour mettre en garde contre l’abysse du clash des civilisations qui menace et l’hydre terroriste qui pointe», tient à souligner M. Aourid. «Comme toutes les consciences, il n’avait d’attache que pour les idées, des idéaux et la langue espagnole qui, comme un instrument musical, vibrait aux crissements de sa plume», conclut-il.

À son tour, le traducteur et chercheur universitaire Hossain Bouzineb rappelle d’abord sa relation avec Juan Goytisolo, qui remonte à 1977 à l’Université autonome de Madrid, juste après le retour d’un long exil volontaire en France du défunt, notant que Juan «connaissait le Maroc, sa culture et son histoire beaucoup mieux que de nombreux Marocains. Il cherchait sans cesse un approfondissement de cette culture et de cette histoire, qu’il trouvait parfois dans des discussions avec ses amis au Maroc». De même, relève-t-il, il cherchait constamment à enrichir sa «darija» en vue de se doter d’un outil de communication avec la population». Même si Juan Goytisolo ne voulait pas rester cantonné dans des endroits précis, «le Maroc, pour lui, n’a jamais été une terre de passage. À Marrakech, il se trouvait chez lui. Il se considérait Marrakchi à part entière».

Dans un esprit de justice, l’écrivain auteur avait des positions claires et sans ambiguïté s’agissant des questions qui touchent particulièrement le Maroc et ceci avant même son installation dans le Royaume, souligne M. Bouzineb, pour qui «le sujet Maroc que Juan Goytisolo a mis sur orbite dans les médias, nul ne pouvait le faire avec plus de succès, si bien et aussi efficacement que lui». Dans ce contexte, il a cité la série documentaire «Al Qibla» sur la culture arabo-musulmane qu’il avait préparée pour la télévision espagnole «TVE» et qui traitait de nombreuses thématiques, dont le groupe mythique «Nas El-Ghiwane», les «Halqas» de la Place Jamaâ El-Fna, les cimetières musulmans et Abdelkrim Al-Khattabi.

Il a, en outre, fait savoir que Juan Goytisolo avait toujours ce désir ardent de voir ses articles politiques et littéraires publiés par les journaux espagnols, traduits en arabe pour qu’ils soient à la portée du lecteur marocain. Pour ce faire, ajoute-t-il, «il m’avait chargé avec Brahim El-Khatib et d’autres amis de cette mission, ainsi que de la publication desdits articles dans la presse marocaine arabophone».

La pleine intégration tant humaine que culturelle du défunt dans toutes les strates de la société marocaine a été accueillie avec beaucoup d’admiration et de reconnaissance par l’ensemble des personnes qui l’ont côtoyé ou approché, relève le chercheur universitaire. En guise de reconnaissance de ses positions en faveur des causes nationales, de sa grande présence humaniste et de son engagement farouche pour la pluralité et la tolérance, l’Union des écrivains du Maroc lui avait accordé le statut de membre honorifique de l’UEM, rappelle M. Bouzineb.

La dernière personnalité à se plier avec amabilité aux sollicitations du journal «Le Matin» pour apporter un témoignage sur Juan Goytisolo n’est autre que la consule honoraire d’Espagne à Marrakech, Khadija El-Gabsi. «Marocain de cœur et homme de parole, le défunt auteur était connu notamment pour sa simplicité et sa modestie sans pareille. Il a toujours considéré le Maroc comme sa deuxième patrie et aimé Marrakech sans compter. Pour moi, Juan Goytisolo reste un symbole de la résistance, d’intégrité et d’amour sans aucune attente en retour», affirme-t-elle. «Partager des moments avec l’un des plus importants écrivains de la seconde moitié du 20e siècle est un cadeau du ciel». Ce fut également «un grand honneur pour moi d’avoir connu de très près une icône de la littérature et récipiendaire de prestigieux prix, tels le Prix Cervantès, considéré comme le Nobel de la littérature hispanophone, et le Prix national des Lettres espagnoles, conclut Mme El-Gabsi.

Témoignage de Malika Embarek López, Traductrice et professeure d’Université

«C’est aussi pour ses efforts pour défaire les clichés sur le monde arabe et musulman en Espagne qu’on se souviendra de lui»

«Juan était d’une intelligence, d’une mémoire, d’une générosité et d’une clairvoyance extraordinaires. Il était un humaniste. Il a su lire les textes d’époques lointaines à la lumière de nos problèmes actuels. C’est ainsi que, par exemple, dans son discours lors de la remise du Prix Cervantès, en 2014, il finissait par ces paroles : “revenir à Cervantès et assumer la folie de son personnage comme une forme supérieure de sagesse : telle est la leçon de Don Quichotte. Ce faisant, nous ne nous évadons pas de l’injuste réalité qui nous entoure ; bien au contraire, nous y pénétrons de plain-pied”. Il a également revendiqué le passé juif et musulman du riche héritage d’al-Andalus, non seulement de l’histoire et la littérature, mais surtout de la langue, en mettant en lumière les mots d’origine arabe présents en espagnol, qu’il récupérait, amoureusement, ou parfois il inventait, tel que le mot “medinear”, déambuler dans la ville. Le charme de son écriture, c’est qu’il combinait création et critique dans ses textes, et que son énorme capacité de créer des associations d’idées menait le lecteur d’un livre à un autre, d’un auteur à un autre ; surtout qu’il avait l’honnêteté de citer ses sources d’inspiration. Ainsi, lire Goytisolo conduisait le lecteur vers d’autres auteurs, tels qu’Edward Saïd, Carlos Fuentes, Mohamed Choukri, Américo Castro, Abdelwahab Meddeb ou des poètes soufis, pour ne citer que quelques-uns. Mais c’est aussi pour ses efforts pour défaire les clichés sur le monde arabe et musulman en Espagne qu’on se souviendra de lui, pour sa volonté de faire comprendre l’autre, à partir de son écriture de fiction, ses essais et reportages, tels que la fameuse série de télévision “al-Qibla”. Juan a su regarder les gens dans les yeux, a su décrire et revendiquer la dignité des invisibles, de ceux qui font l’objet de la dédicace de Makbara : “ceux qui l’ont inspiré et ne le liront pas”. Il aurait été très content de constater le nombre d’amis qui lui ont rendu hommage ce mois de septembre à Marrakech, lors de la rencontre organisée par l’Institut Cervantès et l’ambassade d’Espagne, avec la collaboration du ministère de la Culture et de la communication, le nombre de lecteurs qui ont été métaphoriquement contaminés (mot qu’il aimait particulièrement) par la liberté que dégageait son écriture. Sur la Place de Jemaa el-Fna, qu’il a éternisé en contribuant à la déclarer Patrimoine oral et immatériel de l’humanité, sa voix résonnera à côté des voix des hlaïquiine qu’il chérissait tant».